Environnement et climat

Compte rendu de Corinne Lepage sur la COP19 à Varsovie

La conférence climat qui s’est tenue à Varsovie appelle trois leçons : l’une sur le fond, la seconde sur l’Europe, la troisième enfin sur la France.

Sur le fond, et pour expliquer la faiblesse des résultats obtenus, la conférence de Varsovie pourrait s’apparenter à une conférence sur la justice organisée par la mafia. L’objectif poursuivi par le gouvernement polonais, appuyé sur l’industrie polonaise du pétrole et du gaz, elle-même fermement soutenue par les lobbys du gaz, du charbon et de l’électricité, les organisations financières investies dans les marchés d’émissions, l’agrobusiness défenseur des agrocarburants et des OGM, n’était évidemment pas de marquer un point majeur dans la lutte contre le changement climatique, qui n’est pas la sienne. Les ONG ont été parfaitement légitimes à dénoncer une conférence pour rien, sponsorisée en réalité par tous ceux qui visaient ce résultat et qui disposaient parmi les Etats d’un certain nombre de soutiens de poids. À commencer par la Russie, qui considère profiter largement du changement climatique grâce à la fonte du pôle qui lui ouvre accès à de nouvelles lignes de transport et à des matières premières minières énergétiques, et grâce au réchauffement qui permettra à terme une utilisation agricole de zones aujourd’hui trop froides. A continuer par les habituels adversaires de la Convention climat que sont les Etats pétroliers du Moyen-Orient, Arabie Saoudite en tête, mais aussi le Venezuela ou le Nigéria. A continuer également avec les États-Unis, qui certes ont affiché une réduction de leurs émissions de CO2, développent au niveau des Etats et des villes des politiques très ambitieuses, mais continuent à afficher au niveau fédéral, en raison de la position des Républicains, des postures très modérées. Autrement dit, à Varsovie, le monde qu’il soit étatique ou économique des industries fossiles a imposé sa loi.

Il a fait d’autant plus facilement que la question financière, essentielle pour le financement de la transition énergétique dans les pays du Sud, n’est de loin pas réglée. Certes, le fonds d’adaptation a été couvert à hauteur de 100 millions d’euros, et principalement grâce à des contributions des pays européens. En revanche, le Fonds Vert pour le Climat dispose grâce aux COP successives d’un siège et d’un mode de fonctionnement. Il ne lui manque qu’une chose : le financement, qui doit provenir des 100 milliards annuels promis à Copenhague. Et c’est évidemment là que le bât blesse. En effet, sous la belle expression de « firewall », les pays hors annexe 1 considèrent qu’il revient aux seuls pays du Nord de payer, en raison de leur responsabilité historique. S’il n’est évidemment pas question de nier cette réalité, d’autres réalités, celle des émissions actuelles et celle des capacités contributives financières des différents états doivent également être prises en compte. À titre d’exemple, le PNB par tête à Singapour est beaucoup plus élevé que celui de nombre de pays européens. Or, la Chine comme l’Inde ne sont pas du tout prêtes à accepter ces réalités complémentaires, d’où un blocage complet sur la question du financement. L’Europe, qui représente aujourd’hui moins de 15 % des émissions de gaz à effet de serre et dont la situation de crise est indéniable, ne peut supporter, à elle seule, la part la plus lourde du fardeau financier. Dès lors, il s’agit non seulement de se poser la question de savoir comment les financements privés pourront venir en complément des fonds publics qui serviront de levier, et selon quelles règles, afin que l’éthique et l’objectif final soient respectés. Il s’agit aussi de savoir comment ces fonds publics devront être recherchés et quelle sera la destination finale des sommes ainsi collectées. Manifestement sur ce point comme sur celui des compensations liées au changement climatique qui imposent également la mobilisation de fonds importants, aucun accord n’est en vue. Au-delà, c’est le sujet qui fâche le plus qui se retrouve en réalité sur la table : celui de la corruption. S’il est un domaine en effet dans lequel la corruption est massive, les conflits d’intérêts innombrables, les trafics d’influence, la coutume, c’est bien celui des industries extractives. De légers progrès en matière de transparence ont été accomplis mais ils ne sont rien au regard de ce qu’il faudrait faire. En effet, des populations extrêmement pauvres le restent, non pas parce que leur pays est pauvre, mais parce que les richesses qu’il détient sont captées par une petite oligarchie, avec la complicité des exploitants. Tant que ce système sera maintenu, il sera bien difficile d’agir efficacement contre le changement climatique. En effet, si certains pays sont en effet très démunis et doivent impérativement être aidés, d’autres en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud sont très riches de leur sous-sol et de leurs matières premières, mais cette richesse ne leur permet pas de sortir du sous-développement. La lutte contre la corruption est probablement le premier outil par son efficacité pour aller dans le sens de la lutte contre le changement climatique.

Dès lors, et quoi qu’en disent certains négociateurs, le succès de la conférence de Paris prévue pour 2015 et qui doit aboutir à un nouvel accord international sur le climat, s’il n’est pas impossible, et heureusement, se révèle très aléatoire. Le risque est en effet de voir se renouveler le sommet de Copenhague, lequel a échoué faute d’accords préalables suffisants.

La seconde leçon à tirer concerne l’Europe. L’échec de Varsovie est certes celui des Polonais, qui ont agi avec efficacité pour que cette COP ne puisse aboutir à un résultat concluant. Mais c’est aussi un échec de l’Europe. Une fois de plus, la Commissaire au climat, Connie Hedegaard, dont la qualité du travail est indéniable et l’énergie insatiable, s’est retrouvée isolée. Déjà, à Durban, la présidence polonaise du Conseil, qui avait inlassablement travaillé contre le mandat qu’elle était censée défendre pour l’Europe, avait rendu extrêmement difficile la position de la Commissaire. Rebelote à Varsovie où la présidence de la COP par l’ancien ministre de l’environnement polonais a été totalement virtuelle. À ceci s’ajoute une perte globale de leadership de l’Europe et ce sur tous les fronts. Tout d’abord, celui des réalisations. Germanwatch a montré comment les efforts nationaux fait par la Chine étaient tout à fait comparables, proportionnellement, à ceux faits par les Européens globalement. 40 % de toutes les installations éoliennes réalisées sur la planète en 2012 l’ont été en Chine ! Ensuite, celui du leadership industriel. La Corée du Sud, la Chine , les États-Unis sont devenus des leaders mondiaux dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Si l’Espagne, l’Allemagne et le Danemark tirent leur épingle du jeu en ce qui concerne les machines éoliennes, il n’en va pas de même dans les autres sources d’énergie renouvelables, ni dans les progrès de l’économie circulaire. Ainsi l’Europe, qui depuis le milieu des années 90, soit 20 ans, avait fait du changement climatique un sujet majeur, ce qu’évidemment il est, n’a pas été à même de transformer en croissance industrielle verte, sauf en Allemagne, cette stratégie.

Enfin, le leadership politique est totalement écorné. D’abord par les divisions internes à l’Europe et le manque d’ambition des objectifs affichés. En effet, l’objectif « trois fois 20″ décidé en 2008 est quasiment acquis en ce qui concerne la réduction des émissions de gaz à effet de serre. L’Europe a réduit de plus de 18 % ses émissions par rapport à 1990, même si, malheureusement , c’est pour partie à cause de la crise économique. Il n’en demeure pas moins que maintenir un objectif de 20 % en 2020 équivaut à ne rien faire. C’est la raison pour laquelle la seule manière de doper notre industrie et de reprendre une partie du champ perdu consiste à fixer un objectif à 30 % qui de surcroît permettra en même temps de réduire notre dépendance énergétique à l’égard du pétrole et par voie de conséquence notre facture globale. Ensuite, en raison de notre isolement à la fois par rapport aux pays du Nord et aux pays du Sud. Le désengagement de l’Australie, le recul du Japon, la position désastreuse du Canada, la puissance républicaine dans la position américaine jointe à la catastrophe pour le climat des gaz de schiste ne contribuent évidemment pas à permettre une position cohérente et ambitieuse des pays du Nord. Par ailleurs, nos difficultés économiques et par voie de conséquence nos difficultés à financer à la hauteur des attentes du Sud la lutte contre le changement climatique et l’adaptation, créent de la frustration, voire de l’incompréhension. Nous ne sortirons de cette situation très inconfortable que par une position unie et forte de l’Europe sur la question énergétique et climatique, ce à quoi s’opposent les lobbys énergétiques et les pays qui refusent la transition.

Cet état de fait a des conséquences tout à fait particulières pour la France. Tout d’abord, ce qui vient de se passer à Varsovie est bien entendu le contre-exemple parfait. La réussite d’une conférence passe par la force de conviction de sa présidence mais aussi par son exemplarité. Cela signifie que la conférence de Paris devra prendre un soin tout particulier à laisser à l’extérieur de l’enceinte les lobbys qui ont œuvré à Varsovie ou à d’autres COP. En particulier, le lobby nucléaire devra éviter de faire de la conférence de Paris une plate-forme de publicité du même ordre de celle qui a été mise en place par le lobby charbonnier à Varsovie. D’ici 2015, il faudra que notre pays ait cessé de parler d’excellence environnementale, qui n’existe pas, pour passer aux actes. D’où l’importance de la loi sur la transition énergétique et des choix financiers qui seront faits pour précisément changer de paradigme. Mais le succès de la conférence de Paris passera aussi par une forte mobilisation européenne. La France aura besoin d’une Europe unie et ambitieuse avec elle, ce qui signifie que d’ici là il est indispensable d’avoir avancé sur la feuille de route pour 2030. De surcroît, il faut sans doute envisager une autre manière de travailler au niveau planétaire sur la question climatique. Un travail en cercles concentriques, le développement du bilatéral, une forte mobilisation des pays de la Francophonie, une mise à contribution massive de la société civile, au-delà des indispensables ONG, pourraient permettre d’accomplir un miracle : aboutir à un accord qui concerne tous les pays de la planète et qui permette de limiter au minimum le réchauffement climatique et ses conséquences dramatiques pour l’humanité, transformations auxquelles nous sommes, spectateurs impuissants, en train d’assister.